La villa Noailles à Hyères

Robert MALLET-STEVENS - 1923-28
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1925, L'année des "Arts Déco", Mallet-Stevens réalise pour Charles et Marie Laure de Noailles une étonnante villa, une sorte de 'château cubiste' qui traduit les tendances de l'architecture moderne au moment même où les recherches du Bauhaus sont les plus spectaculaires, et où celles de De Stijl commencent à peine à être connues en France.

Pour la construction de cette villa, Mallet-Stevens va s'entourer d'ensembliers, de décorateurs, d'artistes et d'amis architectes qui représentent la réponse française aux recherches plastiques des allemands et des hollandais.

A l'occasion de leur mariage, le vicomte et la vicomtesse de Noailles reçoivent en cadeau une propriété de plusieurs hectares, située sur les hauteurs de la ville d'Hyères. Mécènes ouverts à l'art et plus particulièrement à l'avant-garde littéraire et artistique, ils décident de tester, pour cette résidence d'hiver, les nouvelles tendances de l'architecture moderne. C'est donc tout naturellement qu'ils s'adressent à Le Corbusier mars ne parvenant pas à s'entendre avec lui, Ils se tournent vers Mies van der Rohe, architecte allemand, enseignant au Bauhaus de Weimar. L'éloignement du chantier et les chaleureuses recommandations du directeur de l'union Centrale des Arts Décoratifs les conduisent à Mallet-Stevens, qui accepte le défi avec p1aJs1r, d'autant qu'il n'avait, jusqu'à ce jour jamais pu mener un seul projet architectural à terme.

Le programme décrit par Charles de Noailles est à 1'origine modeste :Construire une " petite maison, Intéressante à habiter" de cinq chambres pour des séjours d'hiver- Bien entendu, les domestiques seront logés dans des communs attenants. Les matériaux les plus nouveaux devront être employés, la disposition des fenêtres ne devra dépendre que de l'organisation du plan, aucune recherche décorative rapportée ne soit tolérée, aucun effet gratuit. Cette commande choque le proche entourage des Noailles, habitué à plus de convention et au luxe de l'hôtel particulier de la Place des Etats unis, abritant de fabuleuses collections d'art ancien. Mais Marie-Laure de Noailles aimait déjà la provocation... La réponse de Mallet-Stevens s'inspire des recherches du groupe hollandais De Stijl, mené alors par Mondrian et van Doesburg, et connu d'un cercle restreint d'amis. Cette Influence se mêle à l'expérience de Mallet-Stevens, décorateur de cinéma.

Si l'organisation en plan n'est pas novatrice, la forme générale des volumes à toit plat, rassemblés en une composition pyramidante autour d'un axe vertical que matérialise une tour, renouvelle manifestement l'approche de l'objet architectural. La symétrie est absente ici et il n'y a pas de façade privilégiée. L'œil du spectateur s'apparente à celui de l'objectif d'une caméra, et les points de vue sont permis depuis n'importe quel angle de l'édifice. L'enduit uniforme, les minces auvents en béton armé qui marquent la tension des volumes, les ouvertures répétitives et les terrasses en cascade achèvent de donner l'image selon Mallet-Stevens de "la maison logique et géométrique de demain".

Les bâtiments préexistants sur le site sont Intégrés au projet : bols sa1les voûtées, qui deviennent salon et hall d'accès, et une ancienne demeure provençale qui sera affectée aux domestiques. Très vite en cours de chantier, le programme Initial est complété d'un bâtiment de garage pour deux Bentley et quatre chauffeurs, et d'une série de quatre chambres d'amis, en enfilade dans une aile attenante à la nouvelle construction. Les proches abords de la villa sont traités avec beaucoup de sensibilité : la vaste terrasse de gazon sera enclose d'un mur d'enceinte percé régulièrement de baies formant comme des tableaux sur le paysage méditerranéen, les plantations répondent à un ordre précis et participent aussi au décor. Pour l'aménagement Intérieur Mallet-Stevens s'entoure d'ensembliers dont la renommée sera établie par la suite et d'artistes encore Nés peu connus comme Seybold van Ravesteyn, Theo van Doesburg ou Henri Laurens. Dès le premier séjour du couple dans leur villa, en janvier 1926, Noailles décide de pousser cette expérience et au terme de plusieurs campagnes de travaux, la "petite villa d'Hyères" couvrira plus de 2000 m2, et contiendra une soixantaine de salles. Le salon "rose Vélasquez" selon Charles de Noailles- est aménagé avec du mobilier commandé directement au Bauhaus de Dessau.

L'ambiance y est particulièrement soignée : la lumière naturelle est diffusée depuis le plafond vitré, conçu et réalisé par le maître- verrier Louis Barillet. Les parois formant saillie font référence aux formes constructivistes. Les revêtements de sol, coulé en place, donnent un aspect lisse, sobre, efficace mais sont d'un remarquable confort acoustique et tactile. Parfois, les portes coulissent et s'escamotent dans des contre-cloisons, parfois de vastes baies, mues par d'invisibles mécanismes manœuvrés par des manivelles, disparaissent dans le sol pour laisser les terrasses prolonger les séjours.

Ici, tout est conçu pour profiter du dehors et laisser aux corps la liberté de mouvement, Ici, le soleil d'hiver est roi. Les nombreux amis viennent plonger dans le grand bassin logé au cœur même des appartements. La toiture en pavés de verre enchâssés dans une poutraison dessinée comme un tableau de Mondrian, s'appuie sur de fins poteaux de béton. Elle s'ouvre sur une vaste terrasse aménagée pour les sports, directement reliée à la salle de gymnastique et au bâtiment du squash.

Lors de périodiques séjours hivernaux, les Noailles venaient avec leurs deux petites filles et les dix-neuf domestiques, et recevaient là leurs amis artistes. On pouvait rencontrer Luis Bunuel, qui conçut à la demande de Charles de Noailles le scénario de l'âge d'or, Georges Auric ou Diego Giacometti. Cocteau, l'ami de la famille accompagnait Igor Markevitch ; à cette faune surréaliste s'ajoutait le comte de Faucigny-Lucinge ou le comte de Beaumont.

Le mécénat des Noailles s'exerçait avec un désintérêt total et souvent avec risque. Les films surréalistes comme l'âge d'or ou le premier film de Cocteau, le "Sang d'un poète" ont fait scandale, provoqué l'exclusion de Charles du Jockey-club et faillit lui coûter l'excommunication. Mais ils aidèrent financièrement et avec beaucoup de discrétion Dziga Vertov et bien d'autres- Ainsi, le dernier film de Man Ray "Les mystères du château du dé" tourné en 1927 à la villa est aussi une œuvre de commande, Giacometti était hébergé là pour tester de nouvelles matières pour ses sculptures, et Charles de Noailles fut le premier acheteur en France de Mondrian, alors Ignoré des marchands et vivant dans le dénuement le plus complet.

Dans les années trente, une Importante collection de toiles de Masson, Picasso, Matisse ou Klee était conservée dans des châssis mobiles Installés au sous-sol, car les images ne devaient pas orner la pure architecture de Mallet-Stevens. Ces œuvres formaient un étonnant contraste avec les collections de Paris.

Bien sûr, cette période fascinante n'a duré que quelques années ; la crise de 29, la séparation du couple allié à la difficulté d'entretenir un tel vaisseau ont eu raison de l'architecture. Pendant la guerre, la villa débarrassée de ses meubles les plus Intéressants, a été occupée par les Italiens, les Allemands puis généreusement mise à disposition par Charles de Noailles aux enfants de l'hôpital Hélio Marin menacé de bombardements.

Par la suite Marie-Laure, entourée d'un aréopage d'amis plus ou moins poètes, artistes ou comédiens, organisait des fêtes excentriques lors de ses fréquents séjours, et s'amusait de l'étonnement des hyèrois. Et l'architecture, délaissée par la ~4comtesse "qui n'aimait pas les plans" perdit son statut d'expérience.

Des images innombrables, cartes postales, scrap-book ou toiles de maîtres ornèrent les murs destinés pour être laissés nus. Des toitures légères, pentues furent placées sur certaines terrasses, condamnant leur usage. D'autres modifications enfin, touchant au confort même, comme les auvents en béton protégeant des stores en toile, ont sensiblement modifié l'aspect du bâtiment, devenu quelque peu hirsute au fil des ans. A la mort de la vicomtesse, en 1970. Charles de Noailles insista pour vendre à la Ville d'Hyères, au prix fixé par les Domaines, la vaste propriété couvrant 4 ha Les jardins furent Immédiatement ouverts au public ; mais la villa, sans affectation, restait à l'abandon, malgré une protection qui Intervint en 1975 au titre de l'Inscription à l'inventaire Supplémentaire des Monuments Historiques. Il fallut attendre 1986 pour que, grâce à la pression efficace d'une association de sauvegarde *, et grâce à l'aide financière de la Direction du Patrimoine, les études puis les travaux de restauration soient entrepris.

Une première campagne a permis de sauver et partiellement reconstituer le "bâtiment Initial", le salon rose, la grande terrasse et le jardin cubiste ; mais le chantier est aujourd'hui provisoirement Interrompu malgré l'engagement financier des principaux partenaires publics.

Plus de la moitié des bâtiments reste encore à l'abandon, la grande piscine menace ruine, en attendant que convergent enfin les intérêts des décideurs et ceux des candidats à la réutilisation...

    Cécile BRIOLLE

* Château du Dé
Association villa Noailles

Monographie:Robert MALLET-STEVENS, LA VILLA NOAILLES.

par Cécile BRIOLLE, Agnès FUZIBET et Gérard MONNIER,

Editions Parenthèses (04 91 4B 74 44) 1990 -120 p.200 F